Foto de couverture : Les Zoulettes

Tout commence par les prénoms pour ces filles

Elles sont nées en France. Souvent de parents ou même de grands-parents eux-mêmes nés en France. Elles portent généralement un prénom arabe. Très souvent différent de ceux que portent leurs mères, leurs grand-mères ou leurs cousines et amies restées au pays.
Les prénoms portés par les femmes d’une certaine génération, même nées en France appartiennent généralement à un « répertoire » plutôt paysan, disons rural. Inspirés dans beaucoup de cas de l’environnement naturel : Zahra ou Zohra (Fleur), Warda décliné parfois en wardiya (la Rose), du patrimoine cultuel classique :Yaqout ou Yakout (hyacinthe ou rubis ), de l’immense fond religieux : Kadidja, Aïcha ( en référence aux illustres épouses du Prophète). D’autres, plus communs et très répandus : Fatma, Yamina, Messaouda, M’barka…

Mutation des prénoms pour les filles d’origine maghrébine

C’est que les temps ont changé. La société française aussi. Des changements en profondeur dans tous les domaines. Les jeunes, toutes origines confondues n‘y échappent pas. Les jeunes d’origine maghrébine et surtout les filles, encore moins.
Cela se vérifie déjà au niveau donc du choix des prénoms.
Deux tendances se dessinent depuis au moins deux décennies, induites à la fois par le désir d’intégration et l’élévation relative du niveau culturel :
– des prénoms choisis à partir de l’immense littérature arabe classique ou moderne (renus célèbres par les médias): Nawfal, Imad, Jawhar, Badr, Sawsan, Siham, Kaouthar…

– d’autres faisant une synthèse, ou plutôt pouvant appartenir aussi bien à la culture occidentale qu’orientale : Mériém (souvent transcrit en Myriam), Elias (parfois Ilyès), Lena, Monia, Lynda…

Mais les problèmes concernant les jeunes françaises issues de l’immigration dépassent largement le cadre des simples apparences où déjà, le prénom révèle à priori leur origine sociale, leurs atouts et/ou leurs « faiblesses ».

Française d’origine maghrébine : avantages et contraintes

Commençons par ce qui est positif et prometteur :
Le milieu familial. A la fois protecteur (jusqu’à l’excès en ce qui concerne les filles) et contraignant selon les règles des traditions culturelles et religieuses maghrébines.
Cependant, ces règles ne sont pas – ne peuvent pas être – appliquées à la règle dans un pays d’accueil qui relève d’une culture, de valeurs et d’une organisation socio-politique différentes et propres à son histoire. Un pays où les lois, applicables à tous, sont parfois à l’extrême opposé de certaines pratiques traditionnelles et/ou religieuses propres à la culture arabo-musulmane.

Quand bien même la famille où évolue la jeune fille ou le jeune garçon serait restée fortement attachée aux traditions, elle ne peut, objectivement pas obliger ses enfants à vivre exactement « comme s’ils étaient au bled ». Ajoutons à cela l’influence de l’école, celle des médias, de l’environnement social qui font que la famille maghrébine traditionnelle ne peut qu’être déstabilisée, obligée de faire des concessions, des choix parfois difficiles, voire douloureux moralement. D’où nécessairement des conflits parfois récurrents au sein des couples, mais aussi entre les parents et leurs enfants, voire entre les enfants eux-mêmes, notamment entre frères et sœurs. Tout cela rejaillit bien évidemment sur le comportement et l’évolution des enfants. Aussi bien durant la phase scolaire que plus tard dans la vie active pour celles, ceux qui arrivent à s’insérer.

Parmi les points de désaccord du milieu familial envers ces filles

Les sorties

Pour les jeunes filles d’origine maghrébine, le phénomène des sortie, devenu banal depuis des décennies, revêt une certaine ampleur et nécessite quelques explications. La signification des sorties de ces jeunes filles dans la culture traditionnelle des parents est tout à fait différente de celle que lui confère la culture française actuelle. Il faut noter que dans cette culture, l’espace privé est chargé d’une valeur liée au sacré. Plus on va vers l’intérieur de la ville, plus on pénètre dans les maisons, plus l’espace est protégé, sacralisé. Par conséquent, l’intérieur des maisons où vivent les femmes s’oppose en ce sens à l’espace public, moins valorisé. Le terme arabe « barra » qui signifie, dehors, à l’extérieur est connoté péjorativement, avec, dans l’inconscient collectif, une association plus ou moins inconsciente avec le Mal sous toutes ses formes : promiscuité mixte, risques de rencontres hasardeuses, prolifération d’endroits « indésirables » (bars, discothèques, affiches publicitaires jugées indécentes…). Ce sont ces représentations qui conditionnent les limitations imposées à la jeune fille. La peur des sorties devient encore plus grande chez le père émigré qui, souvent ne sait pas lire le français. L’espace extérieur est perçu comme étranger, inconnu et inquiétant. Les nouvelles transmises par les médias, en rapportant quotidiennement des faits-divers exceptionnels, contribuent à nourrir cette inquiétude. L’interdiction de sortir pour les jeunes filles commence dès la puberté. A moins d’être accompagnée d’un frère ou d’un parent proche.

Les fugues

Toute restriction sévère entraîne nécessairement un désir de transgression. Les fugues sont -hélas – courantes surtout dans les milieux les plus défavorisés où le respect des traditions est encore fort et tenace. On distinguera les fugues selon qu’elles seront courtes (quelques jours) ou prolongée ou même débouchant sur un départ définitif . Les fugues courtes concernent surtout les très jeunes filles, elles ont lieu vers l’âge de 14-15 ans. Ce sont en général des fugues où la jeune fille fait dire où elle est au bout de quelques jours ou même de quelques heures.
Le retour est généralement prévu même dans le cas de fugues plus longues. La même Ces types de fugues sont des signaux d’alarme en direction de l’environnement familial. Dès le départ, la jeune fille sait qu’elle « ne part pas pour de bon ». Elle avertit ses parents que quelque chose ne va plus, qui peut la pousser à une rupture physique. Lorsque le message n’est pas entendu, les fugues risquent alors de devenir répétitives.

Ces jeunes fugueuses trouvent généralement refuge chez des amis qui ne sont pas de leur communauté et dont les parents acceptent le fait, tout en persuadant la fugueuse de rentrer chez ses parents et d’arranger les choses par le dialogue. C’est aussi là que la jeune fille peut faire une rencontre avec un garçon qui pourrait dépasser le stade de la simple amitié ou de la solidarité.

La virginité, une affaire « d’honneur » familial

Concernant la virginité, d’après certaines statistiques, près de la moitié des filles interrogées, répondent qu’il est « important de la conserver jusqu’au mariage », 45% pensent que cela « n’est pas très important » et 5,80% sont sans opinion. Au delà des problèmes que le tabou de la virginité peut poser aux jeunes maghrébines, il n’est pas inutile de replacer cette question dans son contexte anthropologique méditerranéen. Pratiquement, tous les les chercheurs qui ont étudié cette question ont abouti aux mêmes conclusions. ainsi Camille Lacoste-Dujardin, enquêtant en milieu immigré maghrébin constate que « Si d’aventure une jeune fille ose disposer librement, personnellement, de ce bien précieux, le groupe familial tout entier en est atteint et perd son honorabilité. Les jeunes filles se trouvent donc liées dans une dépendance au groupe de parenté dans son ensemble. La question de leur virginité est affaire sociale et non individuelle.
La conséquence de cette façon de voir et de vivre les faits est que les jeunes filles se trouvent ainsi ligotées au plan affectif, puisque mère et fille sont solidaires dans cette affaire du fait de la responsabilité maternelle devant le père, représentant de l’autorité patriarcale. La jeune fille craint par dessus tout que la responsabilité retombe sur sa mère et qu’elle en subisse des conséquences irréparables.
Complicité donc avec la mère, comptable de l’éducation des enfants et surtout de celles des filles, mais aussi respect pour le père. Toujours est-il que la proportion de jeunes filles qui continuent à se conformer au modèle traditionnel n’est pas négligeable, car comme l’a observé M. Chebel :

« Au Maghreb et, à des degrés divers, à travers tout le bassin méditerranéen, la référence à la virginité est revendiquée par les deux sexes comme un trait de la personnalité de l’épouse accomplie. »
En effet, les hommes ne sont pas les seuls à exiger cette « preuve de pureté  » et certaines jeunes interrogées souhaitent perpétuer le tabou. Les arguments qu’elles avancent pour expliquer leur adhésion au modèle prescrit sont d’ordre romantique, religieux ou communautaire, les trois pouvant parfaitement être complémentaires. Ce qui frappe également dans leur discours, c’est qu’elles ont intégré le concept de « préciosité » de la virginité, le terme « trésor » revenant très souvent.
D’autres sont critiques, peut-être parce qu’elles ont (plus) mal vécu dans leur chair cette prescription. Certaines en parlent avec détachement, du moins en apparence.
La question du tabou de la virginité est le nœud gordien de la problématique de l’honneur familial, les jeunes filles en portent tout le poids, parfois trop lourd pour elles. Les rapports sociaux et notamment le marché matrimonial étant en pleine mutation, la valeur attachée à la virginité pourrait, par la force des choses, tomber en désuétude.
Les jeunes hommes d’origine maghrébine étant de moins en moins enclins à se laisser marier par leurs parents.

Le déni de grossesse

Les mères célibataires ne sont plus vraiment marginalisées dans la société française, mais pour une majeure partie de la communauté maghrébine, elles représentent encore le scandale, sinon du moins une chose à cacher absolument, à occulter par tous les moyens. Les « coupables » ont non seulement accompli la transgression de la règle de la sexualité licite, celle qui doit avoir lieu obligatoirement dans le cadre du mariage, mais elles se trouvent avec sur les bras un enfants illégitime, un « bâtard » qu’il est impossible d’intégrer dans le giron de la famille.
.Ce sont des situations vécues dans le non-dit et qui aboutissent souvent à la « disparition » de la jeune mère. Passant d’un foyer maternel à un autre, ces filles vont en effet fuir le regard des membres de leur famille ; elles se retirent d’elles-mêmes du champ familial et plus tard cacheront jusqu’à l’existence même de l’enfant à leur père surtout. La naissance d’un enfant naturel va être vécue comme une difficulté majeure pour ces jeunes femmes.

Peuvent-elles choisir un (futur) conjoint ?

Elles sont une grande majorité à se dire prête à se marier avec un « Français de souche », bien que sachant que leurs parents ne seraient pas d’accord. Elles soupçonnent leurs coreligionnaires ou leur « compatriote d’origine » de finir par se conduire tôt ou tard comme leur propre père, c’est-à-dire avec la même intransigeance quant à certaines valeurs traditionnelles, même quand les garçons , dans leurs efforts de séduction les assurent du contraire en affichant ostensiblement leur modernité, leur « libéralisme » en matière de mode de vie, allant parfois jusqu’à adopter des attitudes à l’anglo-saxonne et exhiber leur connaissance du mode de vie à l’américaine.
Certaines franchissent le pas, en espérant une réconciliation après la naissance du premier enfant.

C’est la mère qui semble être le maillon faible du « front du refus », c’est grâce à elle que les ponts sont rarement définitivement rompus, qu’un lien même ténu peut être maintenu avec le reste de la famille, notamment ses membres masculins. Le mariage dit « mixte » des femmes reste généralement peu accepté par les familles maghrébines.

L’union des filles avec un non musulman est redoutée par les parents et elle est vécue, lorsqu’elle se produit, d’une manière plutôt dramatique. Le refus catégorique (même si dans quelques cas, il est adouci par la suite) opposé par les parents est si tragiquement vécu par les jeunes filles qu’elles risquent de vivre des réactions extrêmes: dépression, tentatives de suicide, fugues, etc.

Dans certains cas, la jeune fille demande une concession majeure à son amoureux : se convertir à l’Islam, ne serait-ce que pour obtenir l’accord des parents. Au cas où le prétendant accepte, un autre problème peut se poser : celui de la circoncision qui n’est d’ailleurs pas une prescription coranique, mais une vieille tradition datant d’avant l’Islam et observée dans toutes les contrées au sud de la méditerranée.
Si l’amoureux est décidé à vivre son « aventure » jusqu’au bout, il accepte aussi cette ultime concession quitte à se faire opérer à un âge tardif par rapport à ce qui se fait habituellement.

Les mariages forcés

Justement, afin de prévenir le mariage avec un non-musulman, certains parents peuvent avoir recours au « mariage forcé » de leurs filles. Ce mariage peut se passer soit en France, soit au pays d’origine. Cette décision débouche souvent sur une rupture soit avant, soit après le mariage imposé.
Derrière cette dénomination générique, plusieurs situations sont à distinguer :
– Celles qui l’ont effectivement subi.
– Celles qui, mises au courant, ont préféré partir au prix de lourds sacrifices, préférant l’incertitude pour leur avenir plutôt que de vivre avec un homme qu’elles n’ont pas choisi
– Celles qui ont transgressé de façon plus ou moins graves les règles de conduites et donné
l’impression d’avoir attenté à l’honneur de la famille et « apporté la hchouma » (la honte).

Enfin, il y a celles qui se sont laissées convaincre, tenter, ont accepté de jouer le jeu du mariage traditionnel et qui se rendent compte après coup qu’elles ne peuvent pas vivre avec le conjoint choisi par les parents.

Le maquillage : pourtant cela fait partie de la culture traditionnelle !

Le maquillage, mais aussi le choix des vêtements ! Un grand nombre de jeunes filles avouent s’être disputées avec leurs parents à propos de leur manière de s’habiller ou de se maquiller. Ainsi, ces causes peu importantes en apparence peuvent engendrer tout un processus conflictuel.
Si les mères, intéressées elles-mêmes par cette pratique ancestrale, ne voient pas de mal à ce que leurs filles se maquillent, les pères ne voient pas les choses du même œil. Pour eux, c’est pour les femmes à partir d’un certain âge, uniquement à l’occasion des fêtes et surtout pour les femmes mariées.
Il n’en va pas de même pour les vêtements, même chez les mères. Quand elles ont en les moyens, elles sont prêtes à dépenser des petites fortunes pour chéries en choisissant des marques célèbres et chères, mais selon des normes précises, à la fois par conviction mais aussi pour ne pas déclencher l’ire du paternel. Pas de jupes ou de robes trop courtes, ni de chemises à décolleté ; pas de pantalons trop moulants, ni bien sûr de dessous « coquins »..

Phénomène de bande : « Zoulous et Zoulettes »

Le phénomène des bandes de jeunes filles est assez rare surtout quand il s’agit de jeunes filles d’origine maghrébine, pour lesquelles la rue, milieu naturel de la bande est encore un espace à conquérir.
Pourtant, phénomène relativement récent, des bandes de jeunes filles d’origine maghrébine et/ou africaine existent. Elles se donnent elles-mêmes le nom de « zoulette ». Terme peu répandu, connu uniquement par les initiés(es). D’une part, le phénomène est donc récent, d’autre part (comme pour les garçons,les « zoulous ») cela reste un mouvement de type secret.

Le secret se justifie notamment pour des raisons de sécurité, les »zoulettes » maghrébines étant, comme on l’a vu sous étroite surveillance, notamment par leurs frères et leurs amis. Leur référence est le mouvement zoulou né en Amérique à la fin des années 70. les « zoulous » à l’origine cherchaient « à canaliser la violence des ghettos à travers des modes d’expressions et des pratiques à vocation artistique : le rap, le tag, legraff ».

Ce mouvement, arrivé en France en 1983 séduit notamment les jeunes des banlieues parce qu’il défend un humanisme pluri-ethnique, invite tous les jeunes exclus à réagir, à s’intégrer.

Comment se présentent ces « zoulettes » ? Elles sont reconnaissables à certains signes vestimentaires dont quelques-uns font référence à la culture d’origine. Elles arborent ainsi toutes, la fameuse main de Fatma soit en collier soit en broche. Ce signe ultra connu et répandu peut bien sûr se retrouver chez des filles qui n’ont rien à voir avec les « zoulettes ».

Ce signe indique qu’elles reprennent un élément symbolique de la culture arabo-musulmane et viennent s’ajouter à d’autres signes distinctifs : vêtements, cheveux en nattes, baskets, musique, etc. Ainsi à la revendication identitaire pluriculturelle s’ajoute celle de la liberté de s’exprimer.
Ultra minoritaires dans les cités, elles sont obligées de se déplacer loin de leurs quartiers et de se débarrasser de leurs «déguisements » avant de rejoindre le foyer familial.

Bibliographie :

Germaine Tillion, Le Harem et les cousins, Le Seuil, Paris, 1966

A. Labrunie, « Les sorties des jeunes filles maghrébines », In Revue Migra

Les jeunes filles issues de l’immigration maghrébine. Une problématique spécifique.
Sous la direction de Camille LACOSTE-DUJARDIN. Juin 1995

Références numériques :

https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/09/25/la-vie-sentimentale-cachee-de-jeunes-francaises-d-origine-maghrebine_6053621_4500055.html
https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/964084400.pdf
https://hal-sciencespo.archives-ouvertes.fr/hal-01009350v2/document
https://books.openedition.org/editionscnrs/2867?lang=fr
https://www.persee.fr/doc/spira_0994-3722_1997_num_20_1_1597
https://journals.openedition.org/terrain/2710

Mahfoud BOUDAAKKAR